En Roumanie, « des forêts millénaires en péril »

Un article indispensable à lire sur le site lalibre.be, avec la contribution de Radu Vald, vice-président de Vita Sylvae Conservation en Roumanie et responsable forêts du WWF Carpates Danube :

La Roumanie abrite un grand nombre des dernières forêts primaires d’Europe. Elles sont menacées par une politique d’abattage intensif.

[…] Sise au sud du massif montagneux des Carpates, au beau milieu de la Roumanie, la forêt primaire de Sinca est le résultat de milliers d’années d’une évolution que n’a pas altérée l’activité humaine. Sur le Vieux Continent, il ne reste plus guère de forêts de ce type. On en recense dans le nord de la Scandinavie; entre la Pologne et la Biélorussie; ainsi que de petites forêts vierges ailleurs en Europe centrale et orientale, dont en Roumanie.

C’est d’ailleurs dans ce dernier pays que se situent pas moins de 65% des forêts primaires d’Europe (hors Russie), selon l’organisation non gouvernementale de défense de l’environnement WWF. Il est difficile, cependant, de connaître la surface véritable couverte par les forêts primaires en Roumanie. « On cite le chiffre de 250 000 hectares, mais ce n’est qu’une estimation », précise Sabien Leemans, coordinatrice des programmes nationaux à WWF Belgique – lequel verse chaque année, pendant trois ans, 100 000 euros à son homologue roumain à titre de contribution à la campagne locale de protection des forêts des Carpates.

Composée principalement de hêtres, de bouleaux, d’épicéas et de sapins, la forêt de Sinca abrite des arbres plusieurs fois centenaires, dont les troncs s’élancent jusqu’à plusieurs dizaines de mètres de haut. « Un des critères qui définissent une forêt primaire est que les arbres atteignent leurs limites physiologiques », explique Radu Vlad, spécialiste des forêts au WWF Roumanie. A côté de ces vénérables, on trouve de plus jeunes arbres qui luttent pour se frayer un chemin vers la lumière. « La diversité des âges des arbres de la forêt est un autre critère qui définit une forêt primaire », poursuit Radu Vlad. Le sol est jonché de troncs moussus, vestiges de géants vaincus par l’âge, la pourriture et les insectes. « Ces arbres morts sont très importants pour la biodiversité. Ils servent d’habitat et de nourriture à la faune, leur pourrissement est nécessaire au bon fonctionnement de l’écosystème et ils agissent comme des éponges, capturant et relâchant l’eau », insiste Radu Vlad.

Pas question, donc, de les déplacer pour rendre la forêt « plus nette ». Aux côté de Radu, Vlad Sorin Undea rappelle qu’à l’époque communiste, « les arbres morts étaient enlevés, parce qu’on les considérait comme un signe de ‘maladie’ de la forêt ».

Sorin Undea dirige l’équipe de gestion de la forêt de Sinca. Une unité privée qui met ses compétences au service des communes de Sinca Vecha, Sinca Noua et Parov, « copropriétaires » de la forêt. Sorin et ses hommes sont à pied d’œuvre depuis 2004. « Nous avons d’abord remis un plan de gestion, puis nous avons soumis une demande pour que la forêt soit certifiée FSC (pour Forest stewarshhip council, NdlR) », un label international qui certifie que les forêts auxquelles il s’applique sont gérées de façon écologique. L’équipe de gestion veille à ce que les 19 000 hectares de la forêt de Sinca soient gérés de manière durable et que les 320 hectares de la forêt primaire restent intacts et épargnés de toute intervention humaine.

« Cette forêt est d’une importance primordiale en termes de biodiversité », insiste Radu Vlad. Elle abrite une douzaine de milliers d’espèces végétales et animales, dont les grands carnivores européens que sont le lynx, le loup et l’ours brun. « C’est aussi un trésor inestimable sur le plan scientifique », souligne Radu Vlad. « La forêt de Sinca est un véritable laboratoire vivant, uniquement piloté par la nature. Si tous les livres traitant de la forêt venaient à disparaître, il n’y aurait qu’à venir observer cette forêt pour reconsistuer le savoir », s’enthousiasme Vlad. Qui glisse une raison, plus inattendue, de préserver la forêt : « Ce type d’endroit nourrit l’imaginaire. Les légendes ne naissent pas dans les forêts aménagées. »

La Roumanie, pourtant, ne prend pas grand soin de son trésor vert. Domaine de l’Etat sous le régime de Ceaucescu, les forêts ont peu à peu été restituées à leurs propriétaires, publics (les municipalités) ou privés, d’avant la période communiste. Difficile, dans un des pays les plus pauvres de l’Union européenne, de résister à la tentation de la coupe intensive pour vendre le bois. Alors que les forêts roumaines ne couvrent que 27 % du territoire (pour une moyenne européenne de 36 %; 25 % en Belgique), celles-ci sont décimées par un abattage sauvage, légal, mais aussi illégal. Les grandes compagnies étrangères, autrichiennes et chinoises surtout, se partagent le gâteau – exportant le bois brut à l’étranger, où il est transformé – ne laissant que des miettes aux locales.

« Le pire est que cela ne rapporte rien », assure Radu Vlad : « Les 17 millions de mètres cubes coupés en 2010 n’ont pas rapporté plus de 250 millions d’euros. Et le profit (pour la Roumanie) ne représente que 10 % de cette somme. Des cacahuètes. »

Il y a d’autant plus de raisons de s’inquiéter que le nouveau code forestier en préparation devrait encore relever le niveau de coupe autorisé. Passé en septembre au Sénat, le texte doit encore être discuté à la Chambre. « Je n’en veux pas aux entreprises de vouloir maximiser leurs profits, mais aux politiciens qui cèdent à ce lobby », soupire Radu Vlad.

Néanmoins, le nouveau gouvernement dirigé par le socialiste Victor Ponta semble plus attentif aux doléances des défenseurs de l’environnement que l’exécutif précédent. « Ça se présente un peu mieux », espère Csibi Magor, directeur de programme au WWF Roumanie. « Le Premier ministre a demandé aux ONG de lui présenter une version acceptable du code forestier », se réjouit celui qui fut, à 25 ans, le plus jeune député européen de l’histoire du Parlement, lors de la précédente législature.

Au WWF Roumanie, on espère vivement être entendu. Dans le cas contraire, « la gestion durable des forêts sera affectée par cette stratégie de courte vue », redoute Radu Vlad. Avec une catastrophe écologique en perspective pour les forêts primaires roumaines, dont 18 % de la surface seulement est protégée. Au pied d’un arbre dont la cîme tutoie le ciel, Radu Vlad lance un avertissement. « Cette forêt a des milliers d’années. Si on la coupait, il faudrait au moins 600 ans pour reformer un écosystème tel que celui-ci. Quel gouvernement serait capable d’une vision à si long terme ? »

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