Bernard Boisson : explorer les forêts sauvages c’est « toucher la réalité première de la Terre »

Vita Sylvae Conservation a eu le plaisir de rencontrer et d’interviewer Bernard Boisson, un photographe passionné par les forêts sauvages. Il est l’auteur d’un livre photographique et poétique intitulé « La Forêt Primordiale », publié aux éditions « Instant Présent ». Par « primordialité de la nature, Bernard Boisson entend « tout ce qui renvoie aux principes premiers du monde lorsque plus rien ne renvoie aux intentions humaines ; tout ce qui renvoie aux ambiances premières du monde, à l’essence première du Vivant quand l’humain se tient en silence avec lui-même ; tout ce qui nous permet de sortir des conditionnements de l’homme par l’homme… »

Comment est née votre passion pour la Nature ?
En naissant à ce monde. On naît toute une vie durant.

Qu’est-ce que vous recherchez en explorant les forêts sauvages des Carpates ?
Une densité d’ambiance déjà connue en France dans des propriétés forestières abandonnées ou dans des réserves naturelles inexploitées* mais avec un changement d’échelle : sortir des mouchoirs de poche muséographiques de nature relictuelle pour vivre une plus grande profondeur dans la sensation d’immersion, dans l’espace indéterminé, dans la poétique des paysages premiers de l’Europe… Toucher la réalité première de la Terre en restant sur notre continent…

Quelles seraient pour vous les conséquences d’une disparition des dernières forêts primaires européennes ?
Une perte de référent fondamental, tant pour inspirer différemment la gestion forestière que comme comparatif pour apprécier les ambiances des milieux ruraux et urbains dans leurs impacts d’éveil ou d’atrophie de la sensibilité humaine.
Ce serait dans nos paysages une grande perte de « l’ailleurs », de « l’indicible », de « l’intemporel », de la « gratuité »…
Ma grande gravité est de voir ces forêts disparaître avant que n’advienne une culture de la contemplation qui aurait besoin de recourir à leur existence pour se déployer et instaurer son art de vivre.
La forêt sauvage apparait aux antipodes de l’idée que l’on se fait d’une civilisation. Pourtant, je sens que notre civilisation va dépérir dans sa propre caricature si elle ne s’enracine pas sensitivement dans le contraire d’elle-même.

Comment expliquez-vous ce lien charnel qui semble vous lier aux vieilles forêts ?
« Expliquer », le verbe ne me parait pas adéquat dans la question. Il faut se sentir immergé dans un océan sylvestre brassé par tout le cycle tumultueux de la Vie et de la Mort. Sentir un chaos harmonique nous réveiller à l’origine de nous même. Sentir les siècles nous recouvrir de leurs frondaisons. Sentir des chablis moussus comme des épaves noyées dans la brume froide et montante… Les vieilles forêts ravivent ce lien anonyme entre le charnel et le spirituel…

Quel est l’objectif d’exposer publiquement des photographies de ces lieux ? 
La forêt sans l’homme réveille l’humain intérieur. Ce constat paradoxal, je l’énonce comme une clé d’entrée dans la compréhension de ce que nous pouvons vivre à l’égard de cette qualité de paysage. Il nous est naturel de préserver ce qui nous a éveillé, grandi en sensibilité, ouvert à nos profondeurs intérieures. Mon appel à vouloir préserver ne recourt en rien aux argumentaires scientifico-naturalistes mais se tient dans une convergence complémentaire.
Je n’ai pas de volonté « esthétique » dans ma démarche. Je discerne à l’égard du « beau » l’esthétique et la poétique. J’ai vraiment l’impression que dans une forêt sauvage la dimension poétique va complètement au-delà de la surface esthétique de toute chose. Elle donne ce liant intime entre la nature et l’humain que nous savons si peu ou pas du tout estimer.

Avez-vous conscience que la photo peut être un média très porteur dans la sensibilisation du grand public à la protection des vieilles forêts ?
Nous sommes dans un univers médiatique surabreuvé d’images. Trop d’images tuent le pouvoir de l’image. Le recours à la photographie pour témoigner des vieilles forêts ne vaut sans doute que s’il est accompagné d’un témoignage de transformation de sensibilité du photographe qui a vécu dans ces forêts. L’image photographique est une fenêtre de suggestion. Pour certain, cela sera amplement suffisant, mais pour d’autres, la plupart, peut-être, une phrase poétique pénétrante sera nécessaire pour suspendre tout le brouhaha de leurs pensées intérieures qui les font tellement passer à côté de l’essence du Vivant. Quand nous tentons de témoigner de l’âme des forêts sauvages, tout l’enjeu dans notre société consiste à faire revenir de loin des têtes éventées entre deux portes.
Par ailleurs, il est à remarqué que les paysages sylvestres proches en leur apparence des grandes forêts primitives d’entant nous délivrent une sensation de grand continuum organique à perte de confins. C’est l’espace non-parcellisé par excellence. Or présenter par l’image du non-parcellisé dans des revues de plus en plus fragmentées dans le rubricage, c’est contredire la fin par les moyens ; désagréger toute la dimension de ce que l’on voulait transmettre. Il y a donc une manière de communiquer l’image qui n’est pas moins importante que l’image elle-même, tant dans un magazine, un livre qu’un espace d’exposition.

* « inexploitées » n’est pas une lapalissade concernant les réserves naturelles forestières en France !

Contacter Bernard Boisson : foretprimordiale[@]free.fr.

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